Le Figaro                03.04.2006

Quand le jeunisme trahit la jeunesse

Robert REDEKER

 

 

Quand le jeunisme trahit la jeunesse

 

Par Robert Redeker *

         Nous voyons défiler par dizaines de milliers des enfants à qui per­sonne n'a jamais dit « non », auxquels depuis le plus jeune âge on évite le contact avec la réalité. L'enfant-roi devenu jeune adulte ne comprend pas que la réalité économique diffère de ses aspirations à un emploi stable à vie. Les diplômes déva­lués dont l'école l'a couvert, véri­table monnaie de singe, l'entrete­naient dans le mirage d'un avenir professionnel radieux.

         Puisqu'il détient le « droit au bac », il se persuade qu'il détient également le droit à un certain type d'emploi. Le produit de l'école, devenue du fait conjugué de la loi Jospin et de la guerre conduite contre la culture par les pédagogistes, « la fabrique du crétin » (selon la juste expression de Jean-Paul Brighelli), refuse de regarder la réalité, vexé de se heurter, pour la première fois de son existence, à un refus d'ob­tempérer devant l'empire de ses désirs.

         Le succès de la mobilisation anti-CPE, le soutien qu'elle ob­tient dans l'opinion, doit se com­prendre dans le contexte d'une société globalement jeuniste. Avec Alain Finkielkraut, repérons dans le jeunisme la valorisation inconditionnelle de la jeunesse. Nous vivons dans une société persuadée depuis trois ou quatre lustres qu'il faut mettre les jeunes à l'abri du réel. La famille, l'école et la publicité installent l'enfant, puis le jeune, à l'écart de la dureté du réel. On incite l'enfant à exer­cer la tyrannie de son désir sur les adultes coupables d'être adultes, comme les Occidentaux sont, au nom de la même mauvaise conscience, coupables d'être des Occidentaux. Le mythe, si répan­du, d'une culpabilité ontologique du monde adulte empêche l'œuvre de l'éducation parentale aussi bien que celle de l'école.

         Toute la société pousse l'adul­te, qu'il soit le parent ou le pro­fesseur, à se sentir ontologiquement coupable. Le fondement du jeunisme se trouve dans cette culpabilité. Alors que tradition­nellement dire non à un enfant ou à un jeune prenait part au processus d'éducation, l'accou­tumant à la résistance du princi­pe de réalité, de nos jours un pa­reil refus se teinte d'illégitimité, générant de la culpabilité.

         Pourquoi au-delà du senti­ment de culpabilité des maîtres, des mères et des pères, de l'autorité instituée en général, cette propension à mettre la jeu­nesse à l'abri de la réalité ? La ré­ponse surgit : la jeunesse est te­nue pour l'idéal vers lequel toute la société aspire. On n'aspire plus à devenir vieux et sage, à mûrir, on aspire à redevenir jeune. L'idéal d'existence ne se situe plus dans un avenir vers lequel tous nos efforts tendraient, mais dans un passé biographique. Un passé, bien entendu, dans lequel on ne travaillait pas, un passé d'abondance oisive, dont le désir, toujours satisfait, était la seule loi. Il ne s'agit plus de devenir quelque chose ou quelqu'un, il s'agit de redevenir ce qu'on ima­gine avoir été. C'est l'enfance et la jeunesse que l'homme contem­porain tient pour la vie humaine accomplie. Descartes, qui ren­voyait l'enfance à un univers de sombres préjugés dans lequel il est impossible d'être un homme, c'est-à-dire d'exercer pleinement sa raison, est renversé par la cul­ture commune actuelle. Le jeu­nisme s'enracine dans ce retour­nement idéologique qui place le but de la vie dans un avant et non un après. Le but n'est pas ce vers quoi nous devons faire l'effort d'aller, ce que nous allons vivre et être, le but est ce qui a déjà été vécu, ce que nous avons été.

         L'impossibilité de se situer dans le réel, de l'accepter, si pa­tente dans les discours des jeunes manifestants de ce printemps 2006, est une suite du pédagogis­me, qui, inspiré par les ravageuses analyses de Philippe Meirieu, a été imposé au forceps à l'Éduca­tion nationale. Dans les IUFM, de pitoyables Diafoirus imbus de leur pouvoir apprennent aux fu­turs professeurs d'histoire que c'est aux élèves de construire le cours, le professeur n'ayant pas le droit de leur imposer son savoir. Cette barbarie, répercutée par de nombreux inspecteurs pédago­giques régionaux, peut être résu­mée ainsi : le maître est à l'école de l'élève. A l'instar de cette publicité pour les restaurants McDo­nald's où l'on voit l'enfant ensei­gner à son père quelles non-ma­nières de table il convient d'adopter dans pareil endroit (manger avec les doigts, comme avant la civilisation), le pédago­gisme inverse tous les rôles : il change le maître en valet de l'enfant-roi. Chacun se souvient du sinistre mot d'ordre « l'enfant au centre du système » ; ce slogan si­gnifiait : chaque enfant est le Roi-Soleil, sorte de Louis XIV en mi­niature autour de qui doit graviter la cour déférente des pères et mères, des instituteurs et profes­seurs, des adultes.

         L'impératif énonçant « l'en­fant au centre du système » ins­taure la monarchie absolue de l'enfant. Ayant profité, usé et abusé des années durant, du pouvoir que cette monarchie courtisane lui conférait, le jeune, lycéen ou étudiant, tient pour un crime de lèse-majesté qu'on ne retire pas séance tenante ce CPE reflétant trop la réalité de la vie économique.

         Les lustres précédents ont sanctifié la parole de l'enfant. « Entre la parole de l'enfant et celle de l'adulte, je choisis celle de l'enfant »,a dit une importan­te personnalité socialiste. Pour­tant, l'enfant-roi ne règne que sur un royaume imaginaire, le cocon de la famille et de l'école. La consommation le change en prescripteur d'achat ; rien de plus courant que de voir, dans les supermarchés, des enfants imposant les achats à leurs pa­rents. La publicité pousse à cet­te aberration, favorisant la prise de pouvoir par les enfants dans les familles tout en culpabilisant les parents résistant à cette pué­rile dictature. Par ailleurs, l'abrogation du service militaire obligatoire, école de contact avec le réel, a signé la dispari­tion de la dernière possibilité d'apprendre la soumission à un devoir collectif différent des ca­prices de l'égo.

         L'école (le pédagogisme) ou la guerre civile, telle était, voici quelques années, l'ultimatum lancé par Philippe Meirieu à la société française. Selon cet idéo­logue, le pédagogisme devait em­pêcher la guerre civile. Des émeutes de novembre 2005 aux actuelles manifestations contre le CPE, l'actualité nous montre le contraire : une sorte de guerre ci­vile froide (refus des procédures démocratiques et légales, volonté d'imposer la force des manifesta­tions de rue contre la loi démo­cratique, confusion entre l'ex­pression et le pouvoir, chantage maximaliste, et, in fine, dissua­sion de toute grande réforme dans le futur) est engendrée par le pédagogisme scolaire qui fait de l'enfant le maître.

         Comment expliquer l'intran­sigeance des jeunes mani­festants ? Habitué par l'école, par la famille, par la publicité, à être courtisé, flatté, le jeune lycéen ou étudiant, ancien enfant-roi, se sent de bonne foi dans son droit en entrant dans une lo­gique du tout ou rien, en exi­geant ce que la société ne peut lui donner, en continuant, com­me on lui a appris à le faire, de nier la réalité. Le jeunisme et le pédagogisme, profondément en­racinés dans la France contem­poraine, sont les sources du déni de réalité des manifestants anti-CPE ainsi que de leur intransi­geante intolérance.

 

* Philosophe. Professeur au lycée Pierre-Paul-Riquet à Saint-Orens-de-Gameville (Haute-Garonne).

 

 

 

 

 

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