Le Figaro               24/25.04.2004

Près de cinq millions d’adultes illettrés

Corinne CAILLAUD

 

 

Selon l'Insee, 12 % des 18-65 ans éprouvent des difficultés pour lire, écrire et comprendre des textes simples

Près de cinq millions d'adultes illettrés

 

Une étude publiée par l'Insee révèle que 12 % des adultes sont en difficulté à l'écrit. Réalisée avec de nouvelles mé­thodes d'évaluation, cette enquête vise à faire progresser les outils de mesure et de repérage des personnes en difficultés d'écriture, de lecture ou de compréhension de textes.

 

Corinne Caillaud

         En France, plus d'un adulte sur dix éprouve des difficultés à l'écrit. C'est le résultat du premier volet d'une nouvelle série d'enquêtes de l'Insee sur les difficultés de lecture des adultes. Si un certain nombre de données, concernant les jeunes, sont disponibles grâce aux études du ministère de l'Éducation nationale et aux statistiques du ministère de la Défense établies lors des “journées d'appel de prépara­tion à la défense” (JAPD), peu d'éléments avaient été récoltés sur les 18-65 ans. Menée en novembre 2002 dans dix ré­gions de France métropoli­taine, l'enquête Information et vie quotidienne (IVQ) a porté sur un échantillon de 2 083 personnes. Parmi celles-ci, 12 % ont éprouvé des pro­blèmes dans les domaines de la lecture, de l'écriture ou de la compréhension de textes simples. Ces trois compétences étaient évaluées à l'aide d'exercices tirés de la vie quo­tidienne comme lire le titre et le nom des invités d'une émis­sion de télévision, noter une liste de courses ou encore comprendre le résumé d'un film. Comme lors des JADP, les femmes se sont révélées d'un meilleur niveau, puisque 10 % d'entre elles ont éprouvé des difficultés, contre 14 % des hommes. Plus accentuée en­core la différence de résultats entre les jeunes et la tranche d'âge supérieure. Ainsi 4 % des 18-24 ans contre 19 % des 55-65 ans se sont retrouvés en situation d'échec. Ces derniers ont en effet suivi une scolarité moins longue, et ce, il y a long­temps. 40 % des plus de 55 ans n'ont pas dépassé l'en­seignement primaire. En outre, la tranche des plus de 50 ans comprend une propor­tion plus importante d'immi­grés que celle des moins de 30 ans. Enfin, pour certaines personnes, une faible pratique de l'écrit depuis la sortie de l'école a provoqué un effrite­ment des compétences initiale­ment acquises.

         L'obtention ou non d'un di­plôme se retrouve aussi dans les résultats du test. Le quart des personnes sorties de l'en­seignement secondaire sans réussite scolaire se heurtent à des obstacles, tandis que celles ayant obtenu au moins le BEPC ou un CAP en rencon­trent beaucoup moins.

         La langue d'apprentissage de la lecture entre en ligne de compte, puisque seuls 7 % des gens nés en France et parlant français avec leurs parents éprouvent des difficultés à l'écrit. Ce taux atteint 11 % pour ceux nés dans l'Hexa­gone mais ayant pratiqué une autre langue durant leur en­fance. En outre, près des deux tiers de ceux qui ont appris à lire dans une autre langue que le français sont classés en dif­ficulté (voir graphique).

         L'enquête a également tenté de mesurer la compré­hension orale et la résolution de problèmes mathématiques simples. Certains sujets com­binent les insuffisances : 32 % des personnes en difficulté à l'écrit le sont aussi à l'oral et près de 50 % éprou­vent des difficultés en calcul.

         Les obstacles de compré­hension écrite ont des consé­quences très variables selon la manière dont ce handicap est vécu au quotidien et selon les stratégies déployées pour les contourner.

         Si certaines personnes ont malgré tout un emploi stable et semblent surmonter leur handicap dans la vie quoti­dienne, d'autres vivent dans une situation de repli et de grande précarité.

         Afin de pouvoir disposer d'éléments de comparaison, l'Insee lancera à la fin de l'an­née une enquête plus vaste sur ce même thème.

 

 

 

 

 

La directrice de l'Agence de lutte contre l'illettrisme s'alarme

Marie-Thérèse Geffroy : « Il reste énormément de travail »

 

L'enquête Information et vie quotidienne a été réalisée en collaboration avec plu­sieurs institutions dont l'Agence nationale de lutte contre l'illettrisme (ANLCI). Sa directrice, Marie-Thérèse Geffroy, en commente les ré­sultats et analyse leurs impli­cations dans la société.

 

LE FIGARO. - Les chiffres révélés par cette étude vous ont-ils surprise ?

Marie-Thérèse GEFFROY. - Jusque-là, l'Insee n'avait réa­lisé que des enquêtes déclara­tives sur ce sujet. C'est-à-dire que les personnes interrogées reconnaissaient ou non avoir des difficultés à lire le journal, à remplir un chèque, etc. En 1993, on évaluait à 2,3 mil­lions le nombre de Français en situation d'illettrisme. La mé­thode était inadaptée : ces gens déploient beaucoup d'énergie pour contourner les problèmes afin, précisément, de ne pas être repérés. Le poids du sa­voir académique est tellement fort dans notre société qu'ils préfèrent cacher leur handi­cap. Lorsqu'ils doivent accom­plir des démarches administratives, certains vont jusqu'à se présenter le bras en écharpe pour ne pas remplir de formu­laire. On estime aujourd'hui que près de 5 millions de per­sonnes sont en situation d'illet­trisme en France. A l'ANLCI nous en avons recensé 50 000 bénéficiant d'action de soutien. Un abîme sépare ces deux chiffres et énormément de tra­vail reste à faire.

Depuis la création de l'ANLCI en 2001 quelles actions avez-vous mises en œuvre ?

De nombreuses initiatives avaient été prises dans notre pays, mais elles n'étaient pas suffisamment coordonnées et organisées de façon cohé­rente. Le pari de l'agence, c'est de réunir pour mieux agir. Nous fédérons et opti­misons les moyens affectés par l'État, les collectivités territoriales et les entre­prises. Actuellement, plus de cent partenaires travaillent ensemble. Nous avons égale­ment mis en place des plans régionaux de lutte contre l'illettrisme afin d'analyser les besoins, engager des priorités d'actions et élabo­rer des outils de mesure pour évaluer nos méthodes.

L'ANLCI travaille égale­ment en étroite collabora­tion avec le monde de l'entreprise...

Nombre d'entre elles se sont intéressées au problème. Dans certaines branches, comme l'agroalimentaire où les tâches sont répétitives, ou dans des sociétés de nettoyage, les sala­riés ont rarement recours à l'écrit. Mais les méthodes de travail évoluant, certains agents se sont trouvés confrontés à des consignes écrites. D'autres ont été ame­nés à remplir des bons de qualité ou d'hygiène et de sé­curité, et on s'est aperçu de leurs difficultés. Les uns n'étaient jamais allés à l'école - une proportion infime -, les autres, avec le temps et le manque de pratique, avaient vu leurs compétences s'effri­ter. Ces sociétés ont alors lancé des plans de formation continue. Elles en ont profité pour compléter les compé­tences de base que ces gens n'avaient pas acquises, tout en leur permettant de faire face à de nouvelles exigences profes­sionnelles.

Propos recueillis par Co. C.

 

 

 

“Lire et faire lire” : les seniors assistent les plus petits

 

         « Vraiment, je ne comprends pas comment s'y prennent les politiques ! Quand je vois là mobilisation rencontrée par l'opération “Lire et faire lire” je pense qu'on peut demander beaucoup de choses à ce peuple qui est prêt à donner de son temps et de son énergie. En quatre ans, nous re­censons sur le plan national 9 000 bénévoles et nous allons bientôt franchir la barre des 10 000 », s'enthousiasme l'écrivain Alexandre Jardin. Le programme “lire et faire lire”, qui s'adresse aux élèves d'écoles maternelles et primaires, s'appuie sur le principe de solidarité intergénérationnelle. Dans la capitale, il est conduit par la Fédération des œuvres laïque et l'Union départe­mentale des associations familiales et quelque 470 retraités interviennent au minimum une fois par semaine dans 248 établissements, soit dans un tiers des écoles. L'objectif étant d'arriver à terme à ce que l'ensemble des petits Parisiens puissent bénéficier de cet échange. Soucieux de rappeler l'importance que l'Éducation nationale accordait à la lutte contre l'illettrisme, le recteur de l'académie de Paris, Maurice Quénet, partici­pait pour la première fois à cette rencontre. Sou­lignant la valeur de la présence physique et affec­tive des bénévoles, il a manifesté sa volonté de veiller à la pérennité d'un tel dispositif. C'est en ce sens qu'il réunira pour la première fois lors de la prochaine rentrée tous les directeurs d'école.

Co.C.

 

 

 

Très peu d'illettrés dans ce pays nordique

Comment la Suède a éradiqué le fléau

 

Anne-Sophie Chaumier Le Conte et Caroline Fondeur

         Avec une quasi-absence d'adultes en grande difficulté en matière de lecture, la Suède remportait haut la main la palme de la lutte contre l'illet­trisme en 1995. Lors de cette étude, réalisée par l'OCDE, la France, elle, coiffait le bonnet d'âne. Or rien ne permet d'af­firmer que le système d'éduca­tion nordique est plus efficace que les écoles de la Répu­blique. « Tant qu'on croira que c'est seulement l'école qui ré­sout les difficultés de lecture, on n'arrivera à rien », déclare Patrick Werquin, de la direc­tion de l'éducation à l'OCDE. Selon lui, la clé du miracle nor­dique réside principalement dans la formation des adultes, « correctement financée, idéa­lement décentralisée ».

         « Chaque commune a l'obliga­tion d'organiser des pro­grammes contre l'illettrisme », précise Suzanne Mehrens, de l'Agence nationale pour l'éduca­tion à Stockholm. Adultes, sué­dois comme immigrés, y suivent des cours gratuits et adaptés. Outre cette prescription légale et très ciblée, la bonne pratique de la lecture s'explique par une combinaison de microfacteurs. Venus dans un « folk high school » (académie populaire) pour un cours de poterie par exemple, les Suédois y seront sollicités pour participer au club de lecture. Ils sont également plus d'un tiers à fréquenter ré­gulièrement des cours du soir dans des matières très variées. Autant d'opportunités de prati­quer l'écrit.

         D'autres occasions relèvent parfois du hasard : le doublage des programmes de télévision étant souvent trop onéreux, les sous-titrages sont systéma­tiques en Suède. La moindre série télévisée étrangère de­vient donc un exercice de lec­ture. Plus anecdotique, l'obliga­tion de lire la Bible à haute voix lors d'une cérémonie de mariage relève d'une tradition de lecture bien ancrée dans le pays. Une tradition qui profite aussi à la presse : 90 % des Suédois lisent un quotidien. Ces exemples, apparemment anodins, n'expliquent certaine­ment pas à eux seuls la réus­site suédoise, mais ils y contri­buent.

 

 

 

 

 

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